Comme chaque mois, le comité de direction démarre à 8h30. Un des participants n’a pas vraiment dormi. Deux ont sauté le petit-déjeuner et se rattrapent sur les mini viennoiseries posées sur la table, pendant qu’une de leurs collègues se fait couler son quatrième expresso depuis le réveil. On passe vite sur le reporting financier pendant qu’une bonne moitié de l’équipe jette un œil plus ou moins discret à sa boîte mails, puis vient la première décision stratégique de la journée. Il y en aura d’autres, jusqu’à la fin de la réunion prévue à 18h00, avec plateau repas et deux pauses de 15 minutes dûment planifiées. Comme on sera en retard sur l’agenda, elles seront écourtées : il faudra choisir entre l’envie pressante et les coups de fil urgents.
Personne ne pose une question prosaïque, et pourtant capitale : ces décisions seront-elles prises par des dirigeants au mieux de leurs capacités ?
Une réalité passée sous silence
Le coaching de dirigeants traite abondamment la stratégie, la posture, l’intelligence relationnelle. Il commence à s’interroger sur la santé mentale. Mais le corps reste hors de son approche, comme si un dirigeant pouvait fonctionner indépendamment de son état physiologique, ou comme si ce terrain relevait de l’intime ou du champ médical.
Pourtant les décisions se prennent par des êtres humains dans leur état organique du moment : démarrage de journée au radar, coup de barre post-prandial, système nerveux en surrégime avec son cortège d’irritabilité, d’hypersensibilité ou de déficit d’attention. Ce ne sont pas des cas extrêmes. C’est le quotidien de nombreux dirigeants dès que trois semaines ont passé depuis leurs dernières vacances. Et ce sont ces situations qui, pas à pas, en mènent un certain nombre au burn-out.
Une étude du cabinet LHH, citée par Les Échos en juin 2026, relevait que 66 % des membres de Comités de Direction se sentaient épuisés. Du côté des ETI, PME et TPE françaises, une étude BPI France de juin 2025 relevait que 82 % des dirigeants interrogés souffraient d’au moins un trouble physiologique ou psychique. Et que seuls 25% d’entre eux osaient en parler.
L’énergie physique, source de la stabilité émotionnelle et de la pensée claire
Énergie physique, régulation émotionnelle et clarté mentale ne fonctionnent pas indépendamment les uns des autres. L’activité physique active les zones cérébrales de l’apprentissage et de la mémoire ; l’état du système digestif pèse directement sur les niveaux d’anxiété et les états dépressifs. Le corps ne se contente pas de porter l’esprit : il en conditionne le fonctionnement.
Un dirigeant épuisé perd en discernement avant de perdre en compétence. L’agacement remplace l’analyse, la réaction impulsive remplace la décision posée, l’auto-centrage fait manquer les signaux faibles ou rebute la contribution d’un membre de l’équipe. Rien de tout cela n’apparaît très important au début, car la compétence technique masque le glissement pendant un moment, parfois longtemps. Et pourtant…
Les conséquences pour l’organisation
L’état d’un dirigeant ne reste jamais confiné à sa seule personne. Il se diffuse à travers le rythme des réunions qu’il impose, sa capacité d’écoute ou sa simple disponibilité à échanger, la façon dont il transmet ou pas son stress à ses collaborateurs.
Travailler ce levier chez un dirigeant, c’est donc agir sur toute une organisation, pas sur son seul confort personnel.
Il serait facile de ranger cette question du côté de la qualité de vie au travail ou de la prévention des risques psychosociaux. Ces dispositifs existent, ils sont nécessaires, mais ils ciblent rarement les dirigeants, dont la vulnérabilité reste un sujet tabou.
La forme physique des leaders dépasse de plus largement la question du risque psychosocial : c’est un levier de performance, au même titre que la vision stratégique ou la capacité à faire fonctionner un collectif.
Un exemple simple
Un dirigeant que j’ai accompagné cette année cherchait à améliorer la coopération dans son équipe. Nous n’avons pas travaillé les valeurs, les profils de personnalité de chaque membre ou les règles du collectif. Nous avons travaillé sur son état physiologique et celui de ses collaborateurs avant et pendant les réunions. L’engagement, la qualité des échanges et la valeur ajoutée des temps collectifs se sont radicalement améliorés, sans qu’il ait rien changé à sa manière de raisonner.
Intégrer l’énergie physique dans un coaching de dirigeant, cela veut dire travailler des mécanismes précis et mesurables : la respiration, la qualité de la récupération, l’hygiène de vie au sens large – sommeil, glycémie, cortisol, pour n’en citer que quelques-uns.
C’est actionner des leviers adaptables à l’agenda d’un dirigeant, qui ne demandent ni conviction particulière ni vocabulaire ésotérique : attendre une heure après le réveil avant de prendre son premier café laisse le pic naturel de cortisol jouer son rôle de mobilisation, quand une dose de caféine trop précoce l’écrase et aggrave le coup de fatigue de milieu de matinée.
Un exercice de respiration de cinq minutes produit une meilleure énergie pour la réunion qui suit. Une marche d’un quart d’heure à la lumière du matin prépare l’endormissement de la nuit à venir.
Corps régulé, esprit performant
L’énergie physique conditionne donc la qualité d’un leadership, structurellement. Écouter son corps, c’est optimiser en cascade sa forme émotionnelle et son assertivité mentale.
Ce n’est pas seulement ajouter une couche de bien-être, un objectif en soi déjà légitime, mais c’est reconnaître qu’un corps bien régulé produit un esprit plus performant.
Reste à savoir combien de coachs professionnels sont formés à ces approches, et quand les entreprises les intégreront dans la manière dont elles développent leurs dirigeants.


